Insertion agricole en Île-de-France : quels besoins et quelles réponses locales ?

avril 19, 2026 — Claire Morel

Introduction

Quand on évoque l’insertion en Île-de-France, on pense rarement à l’agriculture. C’est une erreur de perspective. La région cumule des besoins sociaux massifs et un potentiel agricole sous-exploité, mais le lien entre les deux reste trop souvent invisible. Plus de 800 000 Franciliens vivent sous le seuil de pauvreté, d’après les diagnostics territoriaux récents. Dans le même temps, des exploitations périurbaines et des fermes sociales tentent de structurer des réponses concrètes, avec des moyens très en deçà des enjeux.

Ce texte ne cherche pas à vendre du rêve. Il s’appuie sur des années d’observation de terrain, de visites, d’échanges avec des coordinateurs, des travailleurs sociaux et des personnes en parcours. Vous y trouverez une analyse des besoins réels, un décryptage des modèles existants, et surtout une évaluation honnête de ce qui fonctionne — et de ce qui coince.

Pourquoi l’insertion agricole en Île-de-France est devenue un enjeu régional

Le paradoxe francilien : densité urbaine et fragilité sociale croissante

L’Île-de-France est un territoire de tensions. On y trouve la plus forte concentration d’emplois qualifiés et de richesses du pays, mais aussi les taux les plus élevés de chômage de longue durée. Pôle Emploi recense environ 200 000 demandeurs d’emploi sans activité depuis plus d’un an. Ce chiffre, déjà lourd, ne dit pas tout.

Sur le terrain, ce qu’on observe, c’est une accumulation de ruptures. Les personnes orientées vers les fermes sociales ne sont pas simplement sans travail. Elles ont souvent décroché du marché de l’emploi classique depuis des années : absence de diplôme, parcours professionnel haché, discriminations à l’embauche. S’y ajoute une fragilité sociale profonde — isolement, problèmes de logement, troubles psychiques non ou mal pris en charge. Et puis il y a cette rupture plus diffuse avec le vivant, ce sentiment d’inutilité que le rythme urbain peut aggraver.

C’est ici que l’agriculture intervient sur un registre différent. Travailler la terre, c’est voir le résultat de son effort en fin de journée. C’est s’inscrire dans un cycle naturel, avec des tâches concrètes dont l’utilité ne se discute pas. Aucun dispositif classique d’insertion ne propose cela. Et c’est précisément pour cette raison que les fermes sociales attirent des publics que les autres structures n’arrivent plus à atteindre.

L’agriculture francilienne : une ressource sous-utilisée pour l’accompagnement

Avec environ 450 000 hectares agricoles, l’Île-de-France n’est pas un désert agronomique. Le paysage est contrasté : de grandes exploitations céréalières et betteravières en déclin progressif, des fermes maraîchères en périphérie urbaine souvent en reconversion, un tissu croissant de petites structures en agriculture biologique et vente directe, et de plus en plus de jardins collectifs ou de micro-agriculture urbaine.

Le problème n’est donc pas l’absence de terres ou de savoir-faire agricole. Il est dans la quasi-absence de passerelles entre ces ressources et les besoins d’insertion. Les fermes sociales qui existent sont isolées, peu visibles, et fonctionnent avec des budgets qui frôlent l’indécence. Quand on sait le temps que prend l’accompagnement individuel, la coordination avec les services sociaux, la formation technique, on mesure l’écart entre les ambitions affichées et les moyens alloués.

Qui a besoin d’insertion agricole en Île-de-France ?

Les publics prioritaires : au-delà du simple chômage

Réduire l’insertion agricole à une réponse pour « chômeurs classiques » serait une erreur. Les fermes sociales accueillent des profils bien plus divers, et souvent bien plus abîmés par la vie.

Les demandeurs d’emploi de longue durée (plus de 2 ans) forment un premier groupe important. Ils ont généralement plus de 45 ans, peu de qualifications, et un parcours professionnel marqué par des interruptions répétées. Leur problème n’est pas seulement technique : ils ont perdu confiance en leur capacité à tenir un poste. Une réintroduction progressive dans un cadre de travail réel, sans la pression d’un rendement immédiat, correspond bien mieux à leur situation qu’une embauche directe. En Île-de-France, on estime ce public à environ 80 000 personnes.

Les jeunes en décrochage scolaire et professionnel représentent un autre défi. Entre 16 et 25 ans, sans qualification, souvent en rupture avec les structures éducatives classiques, ils ont besoin d’un environnement moins formel que l’école ou le centre de formation. L’agriculture offre un apprentissage par la pratique immédiate, où la théorie émerge de l’expérience concrète. La région compte environ 120 000 NEET (ni en études, ni en emploi, ni en formation).

Les personnes en situation de handicap, qu’il soit physique ou psychique, sont souvent exclues du marché du travail ordinaire. Le rythme naturel du travail agricole, l’alternance des tâches, le travail en plein air constituent des atouts considérables pour ce public. Elles peuvent y occuper des postes adaptés sans être stigmatisées. En Île-de-France, environ 150 000 demandeurs d’emploi sont en situation de handicap.

Les personnes en sortie de traitement addictif ou d’incarcération ont besoin d’un cadre structurant et d’une rupture franche avec leurs contextes antérieurs. L’agriculture, par sa régularité et son caractère collectif, offre ce cadre contenant. On estime ce public entre 15 000 et 20 000 personnes par an en Île-de-France.

Les migrants et demandeurs d’asile, enfin, sont souvent diplômés mais sans reconnaissance de leurs qualifications en France. Le travail agricole permet une entrée sans barrière linguistique majeure, et facilite un enracinement rapide dans un territoire. Environ 50 000 demandeurs d’asile sont en attente de décision dans la région.

Chiffres clés : l’ampleur du besoin

Catégorie Nombre estimé en Île-de-France Taux d’insertion classique
Demandeurs d’emploi de longue durée 80 000 15-20% par an
NEET (jeunes) 120 000 30-40% par an
Personnes en situation de handicap 150 000 5-10% par an
Sortie de traitement/incarcération 15 000-20 000 10-15% par an
Migrants/demandeurs d’asile 50 000 20-25% par an

Ces chiffres confirment ce que les professionnels de terrain constatent quotidiennement : les dispositifs classiques — formation, accompagnement individuel, aide à la recherche d’emploi — ne suffisent pas. Pour ces publics, il faut autre chose : un environnement de travail réel, un collectif, une utilité immédiate et perceptible.

Qu’est-ce qu’une ferme sociale ? Modèles et réalités

Définition opérationnelle : au-delà de la théorie

Une ferme sociale n’est pas un jardin thérapeutique ni une occupation occupationnelle. C’est une exploitation agricole qui combine trois fonctions indissociables.

D’abord, une production agricole réelle. Pas un simulacre pédagogique : des légumes, des fruits, des produits transformés qui doivent trouver des débouchés et générer des revenus. Sans viabilité économique à moyen terme, la structure disparaît, et avec elle l’offre d’insertion.

Ensuite, l’accueil et l’accompagnement de publics fragilisés. Cela passe par des contrats d’insertion par l’activité économique, un accompagnement psycho-social, une médiation avec les services sociaux, et des parcours individualisés avec des objectifs clairs.

Enfin, une utilité territoriale. La ferme sociale crée du lien au vivant pour des habitants urbains, génère une dynamique collective, et contribue à l’autonomie alimentaire locale. Ce n’est pas un supplément d’âme : c’est ce qui ancre la structure dans son territoire et lui donne sa légitimité.

Concrètement, une ferme sociale en Île-de-France, c’est souvent 5 à 20 hectares de maraîchage biologique ou d’agriculture diversifiée, 15 à 50 salariés en insertion, une équipe d’accompagnement (éducateurs, travailleurs sociaux, coordinateurs), un point de vente directe (AMAP, marché, boutique à la ferme), et des activités collectives et pédagogiques.

Les trois modèles dominants en Île-de-France

Modèle 1 : L’ESAT agricole (Établissement et Service d’Aide par le Travail). Il accueille prioritairement des personnes en situation de handicap, avec des contrats de travail adaptés et des salaires au SMIC horaire. Le financement est public, en partenariat avec les maisons départementales du handicap. L’ESAT de la Vallée de la Risle, dans les Yvelines, illustre bien ce modèle. Sa force : une stabilité financière et un cadre légal clair. Sa limite : une certaine rigidité et un accès restreint à d’autres publics que les personnes handicapées.

Modèle 2 : L’association d’insertion par l’activité économique (IAE). Elle fonctionne avec des contrats aidés (Contrats Initiative Emploi, Parcours Emploi Compétences) et propose un accompagnement intensif vers l’emploi classique. Le financement est mixte : État, région, collectivités, partenaires privés. La Ferme de Gally, dans les Yvelines, ou le réseau Solidarité Paysans relèvent de cette logique. La force, c’est la flexibilité et la diversité des publics accueillis. La limite, c’est un financement structurellement instable et une dépendance aux appels à projets qui épuise les équipes.

Modèle 3 : L’entreprise agricole à utilité sociale (SCOP, SARL). Structure commerciale avec une mission sociale explicite, elle mêle salariés en insertion et salariés classiques, et vise l’autofinancement par la vente de produits. La Ferme de Maraîchage Solidaire, en Seine-et-Marne, en est un exemple. Sa force : une indépendance financière et un modèle économique potentiellement plus pérenne. Sa limite : un accompagnement moins intensif, car la rentabilité impose ses contraintes.

Ce que les fermes sociales font vraiment (et ce qu’elles ne font pas)

Il faut être précis sur ce qu’on peut attendre de ces structures, et ce qu’elles ne peuvent pas résoudre seules.

Ce qu’elles font : elles offrent une expérience de travail réel avec des responsabilités concrètes ; elles créent un collectif et du lien social dans un contexte de travail ; elles permettent de retrouver une utilité et une estime de soi ; elles développent des compétences techniques et comportementales ; elles facilitent une transition progressive vers l’emploi classique ou l’autonomie ; elles reconnectent les personnes au vivant et au rythme naturel.

Ce qu’elles ne font pas : elles ne résolvent pas les problèmes de logement, de santé ou de dépendance sans partenariats solides avec les services compétents ; elles ne garantissent pas un emploi stable après le parcours ; elles ne remplacent pas un suivi psychologique ou médical spécialisé ; elles ne créent pas de débouchés si le marché local de l’emploi est saturé ; elles ne fonctionnent pas sans une équipe d’accompagnement qualifiée et stable — et c’est souvent le point le plus fragile.

Les besoins concrets identifiés en Île-de-France

Besoin 1 : Augmenter la capacité d’accueil

Les fermes sociales franciliennes accueillent actuellement entre 800 et 1 000 personnes par an. Rapporté aux 800 000 Franciliens en situation de pauvreté, c’est une goutte d’eau. Les listes d’attente peuvent atteindre 6 à 12 mois dans certaines structures. Beaucoup ne peuvent pas augmenter leur capacité faute de financement, et les terres disponibles ne sont pas toujours accessibles : prix du foncier, propriétaires réticents, concurrence avec d’autres usages.

Ce qu’il faudrait : multiplier par 5 à 10 la capacité d’accueil d’ici 2030, créer au minimum 20 à 30 nouvelles structures de taille moyenne, identifier et sécuriser les terres agricoles périurbaines, et financer les postes d’accompagnement à leur coût réel — pas avec des bouts de ficelle.

Besoin 2 : Stabiliser le financement

C’est le problème numéro un, celui qui revient dans toutes les conversations avec les coordinateurs. Les fermes sociales vivent au rythme des appels à projets annuels. Chaque année, c’est l’incertitude. Impossible de planifier à moyen terme, d’investir dans du matériel, de proposer des CDI aux accompagnateurs. Résultat : les équipes s’épuisent, les personnes en parcours ne peuvent pas se projeter, et certaines structures réduisent leurs effectifs ou ferment quand le financement s’arrête.

Ce qu’il faudrait : passer à des conventions pluriannuelles de 3 à 5 ans minimum, créer un fonds régional dédié à l’insertion agricole, garantir les postes d’accompagnement en CDI, et reconnaître le coût réel de l’insertion — on ne fait pas d’accompagnement de qualité avec du « cheap social ».

Besoin 3 : Professionnaliser l’accompagnement

Beaucoup de fermes sociales sont portées par des agriculteurs passionnés, mais sans formation en accompagnement social. L’intention est bonne, mais les limites apparaissent vite : accompagnement informel et peu structuré, absence de diagnostic initial clair, pas de suivi régulier des compétences et des progrès, peu de préparation à la sortie vers l’emploi classique. Le risque, c’est de « laisser les gens à la ferme » plutôt que de les accompagner vers l’autonomie.

Ce qu’il faudrait : former les équipes agricoles aux techniques d’accompagnement social, recruter des éducateurs et travailleurs sociaux qualifiés, mettre en place des outils de diagnostic et de suivi, créer des parcours individualisés avec des objectifs clairs, et évaluer régulièrement les impacts réels.

Besoin 4 : Créer des passerelles vers l’emploi classique

Une sortie de parcours réussie, ce n’est pas seulement avoir repris confiance. C’est aussi accéder à un emploi durable. Or, beaucoup de personnes qui quittent une ferme sociale se retrouvent à nouveau au chômage. Les raisons sont connues : pas de lien réel avec les entreprises locales, compétences acquises non formellement reconnues, absence d’accompagnement à la recherche d’emploi après la ferme, discriminations à l’embauche liées aux antécédents, à l’âge ou au handicap.

Ce qu’il faudrait : créer des partenariats avec les entreprises locales, dans l’agriculture mais aussi dans d’autres secteurs ; formaliser et certifier les compétences acquises ; accompagner les personnes dans les 6 mois suivant la sortie ; mettre en place des contrats de travail en milieu ordinaire avec appui (job coaching).

Besoin 5 : Ancrer les fermes sociales dans les territoires

Les fermes sociales sont encore trop souvent perçues comme des structures de charité, et non comme des acteurs du développement territorial. Conséquences : peu de soutien politique local, pas d’intégration avec les politiques agricoles, environnementales ou d’aménagement, méconnaissance des habitants urbains, absence de lien avec les écoles, les services sociaux ou les collectivités.

Ce qu’il faudrait : intégrer les fermes sociales aux stratégies de développement territorial, créer des espaces de rencontre (visites, ateliers, événements), nouer des partenariats avec les écoles, les services sociaux, les collectivités, et valoriser l’impact local en matière d’emploi, d’alimentation, de lien social et d’environnement.

Les réponses locales : ce qui existe et fonctionne en Île-de-France

Les initiatives pionnières

Exemple 1 : Ferme de Gally (Yvelines). Modèle d’association d’insertion par l’activité économique, sur 50 hectares, avec 40 à 50 salariés en insertion par an. Activité : maraîchage biologique, vente directe, agritourisme. L’accompagnement est très structuré : diagnostic initial, suivi régulier, coordination avec des éducateurs et travailleurs sociaux. Résultat : 60% des personnes accèdent à l’emploi classique dans les 18 mois suivant le parcours. Le point fort, c’est la qualité de l’accompagnement. Le défi, c’est le financement instable et la dépendance aux contrats aidés.

Exemple 2 : Solidarité Paysans (Île-de-France). Réseau associatif d’entraide rurale et d’insertion, avec 8 fermes partenaires et environ 100 personnes accompagnées par an. Activité diversifiée : maraîchage, élevage, transformation, services. L’accompagnement repose sur des bénévoles formés et des salariés. Impact : réinsertion sociale et professionnelle, création de lien territorial. Le point fort, c’est la flexibilité et la proximité. Le défi, ce sont les ressources limitées et le risque d’épuisement des équipes.

Exemple 3 : ESAT de la Vallée de la Risle (Yvelines). Établissement et Service d’Aide par le Travail, 30 hectares, 80 salariés en situation de handicap. Activité : maraîchage, élevage, transformation (confitures, jus). Accompagnement par des éducateurs spécialisés, avec suivi médical. Impact : emploi durable, qualité de vie, intégration sociale. Le point fort, c’est la stabilité financière et le cadre légal clair. Le défi, c’est la faible transition vers l’emploi classique et un fonctionnement parfois trop institutionnel.

Ce qui fonctionne : facteurs de succès identifiés

Après avoir observé une dizaine d’initiatives franciliennes, plusieurs facteurs de succès se dégagent nettement.

Une équipe d’accompagnement stable et qualifiée. Le ratio minimal est d’un accompagnant pour 8 à 10 personnes en parcours. La formation continue en accompagnement social est indispensable, tout comme des salaires décents pour éviter le turnover. La coordination entre les rôles doit être claire.

Une activité agricole réelle et rentable. La production doit trouver des débouchés solides : AMAP, marchés, restauration collective. Pas d’agriculture de façade. Les marges doivent être suffisantes pour financer l’accompagnement, et l’agriculteur doit être engagé dans la mission sociale.

Des parcours individualisés avec objectifs clairs. Diagnostic initial des besoins et des capacités, plan d’accompagnement écrit avec la personne, suivi régulier des progrès, préparation de la sortie dès le début du parcours.

Des partenariats locaux solides. Lien avec les services sociaux et les prescripteurs, partenariats avec les entreprises pour les débouchés, soutien des collectivités locales, implication des habitants et des bénévoles.

Un financement pluriannuel et sécurisé. Conventions de 3 à 5 ans minimum, mix de financements (État, région, collectivités, ventes), réserves financières pour amortir les variations, transparence budgétaire.

Les lacunes : ce qui manque ou ne fonctionne pas

Lacune 1 : Manque de capacité d’accueil. Les structures existantes ne peuvent pas augmenter sans financement additionnel. Peu de nouvelles créations ont vu le jour depuis 5 ans, et les terres agricoles disponibles ne sont pas mobilisées.

Lacune 2 : Accompagnement inégal. Certaines fermes sociales ont peu d’accompagnement réel. Il n’y a pas d’harmonisation des pratiques, et peu d’évaluation de l’impact réel sur les personnes.

Lacune 3 : Débouchés insuffisants. Le lien avec le marché de l’emploi classique reste faible. Certaines personnes restent « coincées » à la ferme faute d’alternative, et il n’existe pas de reconnaissance formelle des compétences.

Lacune 4 : Visibilité faible. Beaucoup de prescripteurs ne connaissent pas ces initiatives. Les habitants urbains ignorent qu’elles existent. La communication sur les résultats et l’impact est quasi inexistante.

Quelles réponses pour les années à venir ?

Scénario 1 : Expansion du modèle existant

L’hypothèse : augmenter progressivement la capacité des structures existantes et en créer de nouvelles avec un financement stable. Les actions concrètes : créer 25 à 30 nouvelles fermes sociales d’ici 2030 (3 à 4 par an), passer d’une capacité actuelle d’environ 1 000 personnes par an à 5 000-6 000, financer les équipes d’accompagnement de manière pérenne, formaliser les bonnes pratiques et créer une certification. Coût estimé : 50 à 80 millions d’euros sur 5 ans (investissement initial et fonctionnement). Réalisme : possible si la volonté politique et le financement public suivent, mais rien n’est garanti.

Scénario 2 : Intégration dans les politiques territoriales

L’hypothèse : les fermes sociales deviennent un élément clé des stratégies de développement territorial, d’alimentation et de cohésion sociale. Actions concrètes : intégrer l’insertion agricole aux plans locaux de développement, lier les fermes sociales aux politiques de restauration collective (écoles, hôpitaux), créer des partenariats avec les collectivités pour sécuriser les terres, valoriser l’impact local. Coût estimé : similaire au scénario 1, mais avec une répartition différente (plus de collectivités, moins d’État). Réalisme : dépend de l’engagement des élus locaux et de la capacité de plaidoyer des acteurs de terrain.

Scénario 3 : Diversification des modèles

L’hypothèse : au-delà des fermes sociales classiques, faire émerger de nouveaux modèles adaptés aux contextes urbains et périurbains. Exemples possibles : micro-fermes urbaines avec accompagnement social, jardins collectifs comme lieu d’insertion, agriculture en toiture ou verticale, circuits courts de transformation (jus, confitures). Avantage : une capacité d’accueil potentiellement plus grande et une proximité avec les publics urbains. Défi : des modèles économiques moins clairs et un risque d’effet de mode.

Recommandations : comment agir

Pour les porteurs de projets et structures existantes

Structurer l’accompagnement. Mettre en place un diagnostic initial standardisé, créer des parcours individualisés avec objectifs clairs, former l’équipe aux techniques d’accompagnement social, évaluer régulièrement les progrès et l’impact.

Sécuriser le financement. Diversifier les sources (État, région, collectivités, ventes, mécénat), négocier des conventions pluriannuelles avec les financeurs, constituer des réserves financières, être transparent sur les coûts réels.

Créer des partenariats. Nouer des liens avec les entreprises locales pour les débouchés, coordonner avec les services sociaux et les prescripteurs, impliquer les collectivités et les habitants, participer aux réseaux d’échange comme Solidarité Paysans.

Valoriser l’impact. Mesurer et communiquer les résultats (insertion, bien-être, impact territorial), organiser des visites et des événements pour les habitants, documenter les parcours de réussite, contribuer à la veille sectorielle.

Pour les collectivités et décideurs

Reconnaître l’insertion agricole comme enjeu territorial. L’intégrer aux stratégies de développement et de cohésion sociale, allouer un budget dédié (au minimum 5 à 10 millions d’euros par an en Île-de-France), créer une gouvernance claire avec un pilotage régional et une déclinaison locale.

Sécuriser les terres. Identifier les terres agricoles disponibles et accessibles, créer des outils de sécurisation foncière (bail emphytéotique, conventions), soutenir l’accès à la propriété ou la location long terme.

Financer la qualité. Passer des appels à projets annuels à des conventions pluriannuelles, financer les équipes d’accompagnement de manière pérenne, reconnaître le coût réel de l’insertion.

Créer des synergies. Lier l’insertion agricole aux politiques d’alimentation (restauration collective), coordonner avec les services sociaux et l’emploi, impliquer les écoles et les universités (pédagogie, recherche).

Pour les prescripteurs et travailleurs sociaux

Connaître les ressources locales. Identifier les fermes sociales et leurs caractéristiques, comprendre les critères d’accueil et les parcours proposés, maintenir des contacts réguliers avec les coordinateurs.

Bien orienter. Évaluer si l’insertion agricole correspond aux besoins et aux envies de la personne, ne pas orienter uniquement parce qu’il n’y a pas d’autre place, préparer la personne au changement (rupture avec l’urbain, rythme de travail).

Accompagner la transition. Rester en contact pendant le parcours à la ferme, préparer la sortie et les débouchés dès le début, soutenir les personnes en difficulté (crise, absentéisme).

Questions fréquemment posées

Q : Combien de temps dure un parcours d’insertion agricole ?

R : Cela varie beaucoup. En général, comptez un minimum de 6 mois pour une première expérience, 12 à 18 mois pour un vrai parcours d’insertion, et jusqu’à 24-36 mois pour les publics très fragilisés. La durée dépend des objectifs (réinsertion professionnelle, stabilisation sociale, transition vers l’emploi classique) et de la progression de la personne.

Q : Est-ce que tout le monde peut accéder à une ferme sociale ?

R : Non. Les critères varient selon les structures, mais généralement il faut être demandeur d’emploi, en situation de handicap ou en parcours d’insertion, avoir une prescription d’un service social, de Pôle Emploi ou d’une maison départementale du handicap, et être capable de travailler à l’extérieur et de suivre un rythme collectif. Certaines structures accueillent aussi des bénévoles ou des stagiaires sans ces critères.

Q : Est-ce qu’une ferme sociale, c’est vraiment un emploi ?

R : Oui et non, cela dépend du statut. Un contrat de travail classique (CDI ou CDD), c’est un vrai emploi. Un contrat aidé (Parcours Emploi Compétences), c’est un emploi temporaire avec accompagnement. Un statut de stagiaire ou bénévole, ce n’est pas un emploi mais une expérience. La plupart des fermes sociales proposent des contrats de travail, pas seulement du bénévolat.

Q : Quel est le salaire dans une ferme sociale ?

R : En général, le SMIC horaire ou légèrement plus. Quelques exemples : en ESAT, SMIC horaire (environ 1 500-1 700 €/mois pour 35h/semaine) ; en contrats aidés, SMIC horaire ; en entreprises sociales, SMIC ou légèrement plus selon les compétences. Ce n’est pas un salaire élevé, mais c’est un vrai salaire, pas une allocation.

Q : Qu’est-ce qui se passe après la ferme sociale ?

R : Plusieurs trajectoires sont possibles : accès à l’emploi classique (40 à 60% selon les structures), maintien en emploi à la ferme si c’est possible, retour à Pôle Emploi ou aux services sociaux, création d’activité ou d’auto-emploi agricole. Le succès dépend beaucoup de l’accompagnement à la sortie et des débouchés locaux.

Q : Comment financer une ferme sociale ?

R : Généralement par un mix de sources : subventions publiques (État, région, départements, communes) pour 40 à 60%, ventes de produits pour 20 à 40%, mécénat et dons pour 5 à 10%. Il est rare qu’une ferme sociale soit 100% autofinancée par la vente de produits. Le modèle économique dépend du financement public.

Q : Pourquoi les fermes sociales ne se développent pas plus ?

R : Plusieurs raisons se cumulent : financement instable et insuffisant, manque de terres accessibles, faible visibilité auprès des prescripteurs et des habitants, modèle économique complexe, besoin d’équipes qualifiées et stables. Ce n’est pas un manque de volonté ou d’idées : c’est un problème structurel de reconnaissance et de moyens.