Les fermes d’Espoir
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Les Fermes d’Espoir

Le Monde à la Ferme de la Butte Pinson

Le 18 octobre 2021 a été publié dans le journal Le Monde un reportage de Nithya Quatiry sur la prise en charge des condamnés à travaux d’intérêts généraux par la ferme pédagogique de la Butte Pinson. Ci-dessous, vous pourrez lire le reportage dans son intégralité.

A la ferme de la Butte Pinson, des peines de prison aménagées pour lutter contre la récidive.

REPORTAGE | Reportage dans le domaine de la Butte Pinson (Val-d’Oise),
qui prend en charge des condamnés aux travaux d’intérêt général afin
de les réinsérer, alors que sont lancés lundi les Etats généraux de la
justice.

Dans la grange, le jeune homme de 24 ans manie la fourche et remplit les sacs de foin sourire aux lèvres, tandis que bêlent au loin les moutons. Jerry accourt pour nourrir les ovidés affamés, puis c’est au tour des ânes et d’Alphonse, le cochon. « C’est physique, mais ça fait du bien ! » La mécanique est bien rodée. Ce qui n’échappe pas à Ibrahim Diarra, éducateur à la ferme de la Butte Pinson depuis juillet : « Ça y est, tu es un vrai fermier ! »

Car Jerry n’est pas un travailleur lambda, cet ancien ouvrier du bâtiment, originaire de Pierrefitte-sur-Seine (Seine-Saint-Denis), « à 200 mètres à peine de la ferme » , a été condamné à six mois de prison. Une peine aménagée, sur proposition de son service pénitentiaire d’insertion et de probation, en soixante-dix heures de travaux d’intérêt général (TIG). Et si son survêtement noir et sa casquette vissée sur la tête semblent détonner avec l’image traditionnelle du fermier, la bonne humeur et le professionnalisme du « tigiste » font oublier le contraste. Sa chasuble bleue, estampillée « Espoir CFDJ », que portent tous les membres de l’association, contribue à le fondre dans le décor. Après avoir effectué des travaux d’intérêt général à la ferme de la Butte Pinson, Jerry a choisi d’y effectuer un service civique.

Cette immersion totale des personnes condamnées à des TIG est l’objectif de Julien Boucher, cofondateur des Fermes d’espoir, réseau francilien de fermes pédagogiques qui a démarré en 2014. « On veut repositionner les tigistes non pas comme des gens qui vont subir une peine, mais comme des acteurs d’une action associative. » La Butte Pinson a été le premier site du groupe, qui en compte aujourd’hui six, entretenus par leurs activités pédagogiques et des subventions de l’Etat. A l’origine, il s’agissait surtout de proposer un support innovant de prise en charge des TIG.

« Une véritable plus-value »

« Très peu de magistrats avaient la possibilité de placer en milieu ouvert », explique Julien Boucher. L’enjeu était également de lutter contre la récidive par une meilleure insertion professionnelle. La méthode est simple : « Prendre en charge le tigiste et l’amener à apprendre les codes du monde de l’entreprise, en lui offrant une expérience. » Et le pari est plutôt réussi. « A leur arrivée, 25 % des tigistes ont un emploi, 75 % sont au chômage. Six mois après leur sortie, c’est l’inverse », se réjouit le directeur des Fermes d’espoir, avant de filer la métaphore agricole. « On a créé un écosystème qui ne marche pas en silo. On ne met pas les TIG qu’avec les TIG. » Le décloisonnement apparaît comme l’une des forces du projet. Ici, les tigistes collaborent avec des bénévoles, des services civiques, dont plusieurs personnes issues de la communauté des gens du voyage ou dépendant de maisons départementales des personnes handicapées. Des étudiants de l’Essec viennent également y effectuer leur stage ouvrier.

A 12 h 30, la cloche sonne l’heure du déjeuner. Jerry est entouré de jeunes femmes en service civique. S’il est aujourd’hui le seul tigiste, la ferme en encadre généralement une dizaine par semaine. L’ambiance est à la plaisanterie, les vannes fusent. Mais quand on lui annonce qu’il devra s’occuper des groupes scolaires l’après-midi, Jerry fait soudainement la moue. « C’est qu’ils sont moins sages que les animaux ! » , lâche-t-il dans un rire. Sur les tables, les assiettes débordent de mets gratuits qui permettent de lutter contre le gaspillage – l’association récupère les invendus des grandes surfaces – et faire rempart contre la malbouffe.

Groupes intergénérationnels

« On fait centre de désintoxication au kebab », plaisante Julien Boucher. A la tête de la restauration se trouve Monique, 65 ans. Ancienne cuisinière, elle est arrivée à la ferme comme tigiste et poursuit en tant que bénévole. Valoriser le travail des tigistes est une habitude de la maison. « Certains apportent, par leur savoir-faire, une véritable plus-value », souligne Edwige Fouda, coordinatrice de l’association. « La guinguette qui accueille les visiteurs le week-end a été entièrement construite par des tigistes. Si on soigne les poules avec de la cendre, entièrement construite par des tigistes. Si on soigne les poules avec de la cendre, c’est parce qu’un tigiste nous l’a appris ! », raconte-t-elle.

Mais comme le rappelle Ibrahim Diarra, éducateur chargé de l’encadrement des tigistes, leur insertion n’est pas toujours évidente. Il se souvient : « Certains n’ont jamais travaillé, il faut les pousser, les mettre à l’aise. Il y en avait un qui n’avait jamais touché un balai de sa vie ! » Beaucoup craignent le regard des autres, quelques-uns ont déjà fait de la prison, les groupes sont hétérogènes et intergénérationnels. Mais assez vite, l’activité empêche les débordements. Pour M. Diarra, l’objectif est de faire en sorte « qu’ils atteignent le même but ». Une chose que facilite l’environnement de la ferme. « Les animaux ne trichent pas, avec eux, ils sont vrais et plus attentionnés. On les découvre sous un autre jour. » A la Butte Pinson, il n’est pas rare de voir revenir d’anciens tigistes, fiers de montrer à leur famille le travail accompli ou souhaitant le poursuivre.

Ce sera le cas de Jerry, qui arrive au terme de sa peine. Dans quelques jours, il démarrera un service civique de six mois à la Butte Pinson. Pour lui, ces deux semaines ont été autant une chance qu’une révélation. « Si je n’avais pas fait mes TIG, je serais en prison. Je n’y suis jamais allé et je n’y compte pas », affirme le jeune homme, qui se voit travailler dans l’associatif. « Ici, il y a un bon état d’esprit. Je veux aider, voir les gens heureux », poursuit-il, avant de constater, avec son immuable sourire : « Ça m’a changé de communauté, c’est pour moi un nouvel horizon. »

Nithya Paquiry

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