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Les Fermes d’Espoir

Dans l’ombre, les travailleuses sociales des Fermes d’Espoir cultivent la solidarité et l’inclusion

Article de Mr Mondialisation par Diane Villemin - 13/03/2021


Elles s’appellent Philippine, Mila, Elvire. Elles ont 25, 24 et 30 ans et elles sont éducatrice spécialisée, médiatrice socio-culturelle et monitrice éducatrice. Elles travaillent toutes les trois au sein de l’association Les Fermes d’Espoir, et ont toutes en commun un engagement pour les délaissés de la société, ceux que l’on met de côté ou dont on ne parle pas vraiment. Ils sont en situations de handicap, usagers de drogues, âgés, enfants, adolescents, parfois battus par leurs parents. Ils évoluent le plus souvent dans les QPV, ces quartiers politiques de la ville, délaissés eux aussi par les élus. Il nous importait de parler de ces femmes, courageuses, combattives, dans l’ombre pourtant. De les entendre et de comprendre leur engagement et la complexité du métier des travailleurs sociaux. Présentations.

Les Fermes d’Espoir existent depuis 2015. Leur but ? Reconquérir des territoires délaissés pour y rassembler citoyens et professionnels autours de projets collectifs : solidarité, éducation populaire et citoyenne, écologie et social se concrétisent dans des activités comme des ateliers de permaculture, des visites pédagogiques, des animations ou des aides à l’insertion… Le tout dans l’inclusivité la plus large possible.

Ces lieux transformés en fermes se mettent alors à la disposition des initiatives citoyennes pour toujours plus de « faire ensemble », dans un cadre végétalisé qui relie les gens entre eux et à la nature. Nous avons rencontré trois travailleuses sociales qui s’y dévouent quotidiennement. Elles remontent le temps pour nous, à l’origine de leur passion pour l’entraide, qui les a menées jusqu’à l’association et leurs futurs projets.

A l’origine, des citoyennes témoins d’injustices intolérables
Le parcours de Philippine s’est tracé progressivement. Dès le lycée, en parallèle de ses cours, Philippine est animatrice, spécialisée dans l’accueil d’enfants en situation de handicap pendant 5 ans. Avant de passer son concours, elle est pendant un temps auxiliaire de vie scolaire (AVS) auprès d’une fillette en situation de handicap. L’oral est difficile et intimidant, mais elle sera prise à 20 ans, après deux tentatives, dans les écoles souhaitées. Elle intègre alors l’ETSUP, l’École supérieure de Travail sociale, une formation sur 3 ans ponctuée de trois stages.
© Diane Villemin

Son premier stage, en lien avec le handicap et plus précisément la place des adultes en situation de handicap dans la société, lui fait réaliser la dureté de la réalité de la prise en charge en France. « Il y a beaucoup de départs en Belgique car cela coûte moins cher à l’État français de ‘délocaliser’ en Belgique…[1] Ce qui fait qu’on se retrouve avec seulement deux MAS (maison d’accueil spécialisée) à Paris, avec un taux d’encadrement moindre et une maltraitance élevée », déplore-t-elle. Mila est elle aussi frappée par l’exclusion qui sévit : « Je suis choquée de la façon dont on traite les personnes âgées dans notre société. D’autant plus que les projets intergénérationnels ne sont pas assez valorisés tout comme ceux portés sur l’inclusion ou la mixité sociale. On met de côté les personnes âgées par manque de moyens et de considération. On retrouve la même exclusion en ce qui concerne les personnes en situation de handicap : le confinement a été flagrant sur ce point-là, ils n’avaient plus aucun droit, aucune sortie n’était autorisée, c’était très dur pour les familles. »

A travers le métier de Monitrice éducatrice pour usagers de drogues, Elvire est quant à elle avant tout à la recherche de contact humain, de bienveillance, et d’accueil à travers un comportement dont les jugements sont absents. L’envie de travailler dans ce milieu provient aussi du sentiment d’incompréhension qu’elle a pu ressentir de la part de ses professeurs. Elvire a « toujours eut envie d’aider les personnes en difficulté avec la nécessité d’adapter l’apprentissage à la personne et non pas de lui demander de s’adapter à l’apprentissage. J’ai toujours été très sensible aux personnes exclues. Peut-être que ma mère très engagée d’un point de vue politique n’y est pas pour rien… Elle m’a entrainée dans toutes les manifs depuis ma plus tendre enfance. »
Du constat à l’envie d’agir : comment concrétiser son envie d’aider ?
© Diane Villemin

C’est surtout le stage d’aide à l’enfance qui « change (l)a vie » de Philippine. Elle travaille alors au service d’accueil d’enfants déscolarisés, au sein de l’accompagnement des élèves avec les parents pour éviter un placement en foyer. Ces enfants au parcours familial et scolaire difficiles sont envoyés par l’ASE (l’Aide sociale à l’enfance). Elle tisse alors une relation privilégiée avec un enfant battu, expérience qui l’a beaucoup marquée. « Toute l’injustice que j’ai vue m’a poussé à agir sur le terrain. » Grandir avec un grand frère autiste lui a permis d’appréhender la situation des personnes en situation de handicap en France, sujet dont on parle très peu au sein de notre société.

Après un bac pro Art, Mila effectue une Licence en médiation socio-culturelle. « J’aime les installations comme on en trouve au 104 ou à la Villette qui par leur programmation et leur localisation promeuvent la mixité sociale. » Avant d’être médiatrice socio-culturelle aux Fermes d’Espoir, Mila exerçait la même profession au musée de Montmartre. Depuis ses 15 ans, Mila travaille avec les enfants. Elle a obtenu son BAFA afin de pouvoir travailler ensuite avec un public en situation de handicap, puis avec des centres aérés et des associations qui militent pour inclure les enfants en situation de handicap dans des colonies de vacances, comme notamment l’association Mozaik avenir.

Le parcours d’Elvire dans le social débute avec son expérience d’animatrice lors d’un chantier solidaire au Sénégal organisé par son lycée. Elle obtient elle aussi son BAFA, à 17 ans, et travaille dans un centre aéré paritaire qui accueille à la fois des enfants valides et des enfants handicapés, une expérience qui l’a beaucoup marquée. « Je m’occupais d’une fillette de 4 ans atteinte d’une maladie neurodégénérative qui l’obligeait à porter un corset pour maintenir sa colonne vertébrale, nécessaire pour effectuer les moindres gestes du quotidien. Nous savions qu’elle n’atteindrait pas 8 ans. J’ai entretenu une relation très spéciale avec elle », confie-t-elle. De cette volonté de mieux accueillir le public handicapé, elle a été motivée pour se former davantage et s’est donc dirigée vers le métier de Monitrice éducatrice. Elvire réalise un premier stage lors de ses études dans un Institut médical professionnel où des adolescents handicapés – ou non -, sont formés et orientés vers le monde du travail. En dehors de son stage, Elvire était également volontaire dans une association de réduction des risques liés à la prise de drogue en milieux festifs. En deuxième année d’études, un stage en centre d’hébergement pour adultes était obligatoire. Elvire est alors prise au sein d’un centre d’hébergement d’urgence pour usagers de drogues.

Aux premiers abords, réticente à l’idée de travailler dans un milieu particulier, peuplé d’homme perçus pour la plupart comme étant violents, sous l’emprise de substances, Elvire doute qu’elle en fera son métier. Pourtant, elle se retrouve au sein d’une « équipe extraordinaire : des professionnels avec l’envie de transmettre », militants et dévoués aux usagers. Finalement, elle a énormément appris avec ce public et cette équipe :« J’ai trouvé ma place, j’aimais adoucir le quotidien de ces hommes qui n’ont connu que la violence. » En petit effectif, entourée de ces 10 hommes avec qui l’équipe cuisine et partage ses repas, Elvire confie qu’ils étaient « presque une petite famille », loin des préjugés de ses débuts.

Elle passe ensuite ses oraux et ses écrits haut la main avant de signer son premier CDI dans le centre pour usagers de drogues où elle a pu être formée sur les diverses drogues, la façon dont les prendre (injection, sniff, etc.), et les maladies qu’elles peuvent entrainer (VIH, VHC, etc.). « Quand tu travailles avec un public aussi éparpillé que les usagers de drogue, les petites choses peuvent être des victoires : recevoir la carte vital, trouver un médecin, ou bien réussir à trouver un lieu où se doucher » explique Elvire. Son profil est un véritable atout pour l’association des Fermes d’Espoir, implantée sur un territoire aux enjeux multiples. Son expérience avec le public usager lui permet d’appréhender les problématiques des Jardins d’Éole liées à l’importante consommation de drogues.

Inclure les méthodes alternatives à l’action
Le second stage de Philippine consiste cette fois-ci à travailler dans un IME (Institut médico éducatif), au sein duquel elle sera éducatrice scolaire pendant 3 ans et demi. Elle encadre notamment une sortie « potager » pour des collégiens dans un jardin partagé, à l’heure où l’idée du projet des Fermes d’Espoir germait. « C’était aussi une revanche de l’école pour moi, de montrer qu’il y a des alternatives d’apprentissage. »

La volonté de Mila de travailler dans des lieux alternatifs la motive à réaliser un service civique aux « Grands voisins », alliant à la fois aspects sociaux et culturels dans un environnement qui favorise la mixité sociale ou plutôt le « croisement social ». L’association VS Art au sein de laquelle Mila a travaillé, est tenue par des retraités et des jeunes. Les missions consistent à faciliter l’accès à la culture dans les « espaces fermés » comme les prisons, les hôpitaux et les EHPAD. Mila intervenait dans les animations organisées au sein des hôpitaux. La dimension intergénérationnelle de ses expériences représente un point d’approfondissement nécessaire selon elle, et de manière plus générale, l’inclusion de tous les publics. Mila a également participé à un festival au Musée de l’Immigration, à des animations avec Artistes en Exil et Demain nos enfants.

C’est alors l’aspect pluridisciplinaire, l’insertion et l’urbanisation verte des Fermes d’Espoir qui la séduisent. Le rapport distant à la nature dans les métropoles la motive à s’engager au cœur de ce projet naissant. Si les espaces urbains se végétalisent petit à petit, notamment à travers des initiatives de quartier – compostes partagés, épiceries bio et collectives -, de réseaux de producteurs organisés comme « la Ruche qui dit oui » ou bien les AMAP, et d’associations – fermes pédagogiques d’Espoir, jardin partagés d’Emmaüs -, la relation qu’entretien l’Homme avec la nature s’est néanmoins largement distordue dans les métropoles.

D’autant plus que les citadins n’ont pas tous accès de la même manière aux espaces verts. « Tous ces types de publics avec lesquels on travaille sont complémentaires. Cette intersectionnalité est importante », explique Mila. « La société cloisonne trop les publics. Je suis pour l’incohérence ou ce qui pourrait paraitre comme étant incohérent aux yeux de certains ». « Ici (aux Fermes d’Espoir), tout le monde à sa place », poursuit Mila. La recherche de méthodes alternatives au sein des fermes pédagogiques fait en effet partie intégrante du projet. L’association est la structure ayant réalisé le plus grand nombre de réinsertion de TIG (travailleurs d’intérêt général) en France. La combinaison d’éléments urbains et ruraux qui font des fermes pédagogiques un projet aussi innovant dans une ville comme Paris, a séduit Elvire qui nous fait part de son envie d’« exporter le projet dans d’autres grandes villes. »
© Diane Villemin

En ce qui concerne Philippine, l’appel du terrain se fait vite ressentir : « Au bout de 3 ans et demi j’ai réalisé que je voulais faire du terrain, je voulais être dehors », affirme-t-elle. A cette époque, le projet des Fermes d’Espoir voit le jour, à l’initiative de Julien Boucher. En février 2020, Philippe, précédemment tuteur de stage de Philippine, lui propose ce poste qui pourrait l’intéresser. Philippine dit oui. Elle aspire à voir émerger un projet centré sur le même principe que les Fermes d’Espoir, axé cette fois-ci sur la réinsertion de personnes en situation de handicap et de jeunes déscolarisés, notamment en périphérie des grandes villes. Mais le problème de la répartition des travailleurs sociaux sur le territoire persiste en France. Les « invisibles de la République »[2], sont encore et toujours les grands perdants de la mauvaise gestion des politiques publiques. L’accès inégal aux ressources humaines et matérielles en France s’est fait d’autant plus ressentir durant le confinement.

« Un manque de reconnaissance énorme du travail que l’on effectue »
A propos du métier d’éducateur et de la reconnaissance de celui-ci, les trois jeunes femmes s’accordent. Le salaire des travailleurs sociaux est lamentable, le sentiment d’impuissance immense et le manque de moyens humain et financier affligeant. « Nous ne sommes pas assez protégés contre la violence des individus qu’il peut y avoir. Il n’y a pas de prise en charge des quartiers, des jeunes qui errent dans la rue. Il y a un manque de reconnaissance énorme du travail que l’on effectue », déplore Philippine. Sa demande principale consisterait avant tout à valoriser les salaires des éducateurs spécialisés : « Je suis presque sur du 60 heures par semaine », confie-t-elle. Le salaire net au début est de 1 350 euros. « Il y a peu de reconnaissance salariale, l’éducateur n’est pas connu pour se révolter face à ses conditions de travail », ajoute Elvire. Ce qui la convainc de poursuivre ? Les messages de remerciement des personnes qu’elle suivait auparavant.
© Diane Villemin

« La charge mentale est importante aussi et cela n’est pas pris en compte », poursuit Philippine. Elles évoquent également un sentiment d’incompréhension et un manque de connaissance du terrain des élus, ce qui engendre souvent une faille dans la communication et dans l’octroi de moyens adéquats pour réaliser leurs missions à bien. « La reconnaissance du public » – à savoir les usagers de drogues -, avec lequel Elvire travaille est immense, nous dit-elle. Les projets sont néanmoins très prenants et la pression importante. Le plus difficile selon elle provient du manque de compréhension et d’information de personnes extérieures au métier, éloignées des réalités des usagers de drogues. « Accompagner un usager de drogue ce n’est pas nécessairement faire en sorte de le pousser à arrêter de consommer, c’est l’accompagner dans la façon de se droguer proprement, ce que tout le monde ne peut pas comprendre », explique-t-elle. En parallèle de ses études, Elvire travaillait dans des boites de nuits jusqu’à 30 heures par semaine pour subvenir à ses besoins. « C’est un métier difficile mais je l’ai choisi, alors je suis contente d’être là. »

L’aide et l’action sociales en France représentent 10 % des dépenses de protection sociale et 3,2 % du produit intérieur brut et sont principalement gérées par les départements[3]. On dénombre seulement 17% de travailleurs sociaux sont spécialisés dans l’accueil de personnes en situation de handicap [4]. Les moyens humains relatifs à l’aide sociale à l’enfance et aux usagers de drogues, mais aussi matériels à savoir l’accès à des structures pour un accueil décent, manquent cruellement. Enfin, un problème majeur réside dans la règlementation inégale des professions du travail social. La majorité des travailleurs sociaux à l’instar de Philippine et Elvire ne bénéficient pas des mêmes droits et obligations que la profession d’assistant de service social par exemple. Autant de problématiques que l’Etat semble vouloir continuer de laisser peser sur les épaules déjà bien lourdes de la profession.

Diane Villemin

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